Du mot-valise au mot monstre
 
Sans doute suis-je trop péremptoire en affirmant, dans mon introduction à Dans le sillage d’Ulysse, que les mots-valises de Joyce sont trop pleins pour le français et qu’il vaut mieux les déplier « pour suspendre aux cintres, pièce à pièce, chaque élément du costume qu’endossait l’anglais ». Sans doute faut-il distinguer les mots-valises d’Ulysse et ceux de Finnegans Wake : les premiers s’inscrivent dans une langue encore très cursive et relativement proche de la nature “agglomérante” des langues anglo-saxonnes, tandis que les seconds deviennent des mots monstres qui justifient à eux seuls que ne puisse être honnêtement proposée qu’une version bilingue et qui, quelle que soit la manière dont le traduttore-traditore les rend en français, nécessitent un appareil de notes conséquent.
Michel Chassaing : « Dans Finnegans Wake, un mot-valise réunit plusieurs significations (ainsi elenfant n’est pas un enfant-éléphant-olifant, créature surréaliste, mais tout à la fois un enfant et un éléphant et un olifant). Chaque phrase est comme un cristal dont rayonnent simultanément plusieurs sens qui se croisent, se parasitent et produisent ainsi des significations supplémentaires. “Elenfant has siang his triump” signifie donc, entre autres, “l’éléphant a levé sa trompe”, “et l’enfant a chanté son triomphe”, “l’olifant a sonné trois fois”, etc. Multiplication du sens et des ambivalences : le puissant animal de la savane voisine la gloire de l’enfant Jésus, la mort de Roland, le passage des Alpes par les armées d’Hannibal, une érection, une trinité, un cours d’argot (slang), le cimetière des éléphants, les trompettes de l’Apocalypse, etc. Le crépuscule du paladin à Roncevaux, agonisant comme un vieux pachyderme, contient déjà sa résurrection par le Verbe dans les chansons de geste qui diront sa bravoure et assureront ainsi son triomphe posthume. Le souffle, qui manquait à Roland dans ses dernières heures, vient inspirer la parole de sa glorification, tel l’Esprit animant le Verbe, ou l’afflux de sang quand l’enfant lève triomphalement sa trompe ! »
Je vous propose de dérouler deux rubans : celui du haut reproduit le texte original anglais que vous liront nos trois expertes, Catherine Morgan-Proux, Marion Byrne et Marine Bernard ; et le second porte ma propre tentative de traduction, qui  fait son miel des précédentes.
Nous allons donc embarquer, une douzaine de lignes en amont de notre plaque, sur le frêle esquif de la pensée et tenter de suivre le sillage (autre sens de wake, veille, éveil) de la femme-fleuve Anna Livia Plurabelle, d’effeuiller cette Liffey littéraire chantée par Joyce tout au long des 650 pages de son roman.
Puis nous repartirons de la source du fleuve, le long d’une douzaine d’autres lignes. Depuis cette « rive errante en baie bombée », nous observerons quelques écueils ou quelques pépites semés par Joyce, qui créent des remous dans le courant du texte ou font de nous d’heureux orpailleurs et qui sont autant de démentis à la critique de Nabokov et de confirmations de l’analyse de Derrida.
Comme en juin 2014 à propos de Télémaque, premier chapitre d’Ulysse, nous nous attarderons, en particulier, sur les deux principaux “outils”, l’allitération  et surtout le mot-valise, que Joyce porte ici à son paroxysme dans une sorte d’ivresse lexicographique, faisant de Finnegans Wake le premier document hypertexte ; car ses emprunts aux civilisations, aux cultures et aux mythes de nombreux pays, ses néologismes et ses mots-valises — qui sont plutôt des mots monstres (confer l’encadré ci-dessous) où s’entremêlent et s’emboîtent une douzaine de langues — peuvent être désormais plus aisément décodés via la Toile. Et c’est là, sans doute, comme le suggère Derrida, la vertu de ce livre réputé totalement illisible : Finnegans Wake, il ne faut pas le lire mais le traduire soi-même et pour soi-même. Car c’est à cette seule condition que l’on peut effeuiller ces « Liffeuilles vives ».
C’est ce que nous allons essayer de faire à la faveur de quelques haltes, comme autant de tentatives de mener ce que je considère comme une sorte d’enquête à mes yeux aussi passionnante qu’un roman policier, afin de délier ce double bind du langwedge joycien (1), de déplier cet hypertexte, de poser et de défaire ces valises de mots trop pleines pour le français.
 
1.– Jeu de mots entre language, langue, et to wedge, coincer (Finnegans Wake, page 73, ligne 1).
LE JOUR D'ULYSSE 2016-2
EFFEUILLER LA FEMME-FLEUVE
Petit déroulé erratique (autour d’une plaque tournante)
de trois fragments contigus de Finnegans Wake
Nous sommes ici au lavoir d’hiver circulaire à douze pans de toiture construit au XIXe siècle à l’extérieur du bourg de Saint-Gérand-le-Puy, avec vue sur la Montagne bourbonnaise et la chaîne des Puys — lavoir où Joyce, en se promenant durant l’année 1940, aimait à retrouver le chant des lavandières d’Irlande qu’il met en scène avec leurs tabliers immaculés sur les rives de la Liffey au chapitre 8 (Anna Livia Plurabelle) de Finnegans Wake.
Joyce a mis dix-sept années pour composer ce véritable roman-fleuve, son œuvre ultime publiée en 1939 par Faber & Faber après la parution de divers fragments (le fameux Work in progress), et il aurait affirmé — sans doute est-ce apocryphe — qu’il faudrait dix-sept années au lecteur pour lire ce que Vladimir Nabokov considérait comme « une masse informe et fastidieuse de sonorités folkloriques ».
Fastidieuse, peut-être, pour qui reste à la surface de ce flot de mots (où la ponctuation est rare) et n’ose y plonger les mains en orpailleur du langage ; mais sûrement pas informe, même si plusieurs langues s’y bousculent au sein d’une même phrase ou d’un même mot.
L’installation que nous vous proposons en ce Jour d’Ulysse s’appuie sur la plaque apposée sur l’un des murs de ce lavoir.
Sur cette plaque ont été gravées les huit dernières lignes de Finnegans Wake avec leur traduction en français par Philippe Lavergne (Gallimard, 1982, prix Langlois 1983 de l’Académie française, probable pseudonyme réduit plus loin à ses initiales, P. L.). L’ouvrage semble inachevé puisqu’il se termine par l’article défini the (le, la, l’ ou ce, cet, cette), mais cet article sert, en fait, d’introduction au premier mot du texte, riverrun, enclenchant ainsi un cercle, une re-circulation, tout comme le fleuve retourne à sa source après qu’il a rejoint la mer, s’est évaporé puis est retombé en pluie sur les montagnes qui l’ont vu naître.
Finnegans Wake  a  fait  l’objet  de  plusieurs  autres
« tentatives d’effraction » fragmentaires. Citons, chronologiquement, parmi les “malfrats” : tout d’abord André Perron et Samuel Beckett, qui fut le secrétaire de Joyce ; puis James Joyce, lui-même, entouré du poète Philippe Soupault, de P. L. Léon et d’Eugène Jolas (dont l’épouse dirigeait l’école où le petit-fils de Joyce fut un temps scolarisé à Saint-Gérand) et Adrienne Monnier, la célèbre libraire et éditrice de l’édition française d’Ulysse ; ensuite André du Bouchet ; également Kathleen Bernard ; Stephen Heath et Philippe Sollers ; Philippe Blanchon ; ou encore Michel Chassaing, auteur par ailleurs d’une étude remarquable sur l’ouvrage. En 2008, une autre traduction complète du texte original a été proposée (en ligne) par Hervé Michel.
 
Finnegans Wake intraduisible ? Voici ce qu’en pensait Jacques Derrida (1930-2004) : « Dans Exode 20, 4, le deuxième commandement (« Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. ») vient juste après l’instant où YĦWĦ se nomme lui-même [Moi, YĦWĦ, ton Elohim] (Exode 20, 2). L’interdit jeté sur l’image est rapproché de la parole performative qui énonce la loi. C’est une double injonction (double bind), une injonction paradoxale : ce que j’ai dit et qui aura été, tu ne le dis pas autrement — mais tu ne peux pas faire autrement que le dire autrement. Joyce met le lecteur dans une situation comparable : tu ne me touches pas, tu ne me lis pas, mais tu dois essayer de me comprendre ; ce que j’écris en langues inaudibles se veut intraduisible dans ta langue unique, illisible ; tu ne me traduiras pas ; mais je m’offre à ta lecture, je t’enjoins de me lire — tu me traduiras. » Et ailleurs encore : « Présentée dans plus d’une langue, incompréhensible, babélienne, elle [l’œuvre de Joyce] se veut intraduisible, mais elle invite à un effort de traduction infini. »
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Mise à jour le
26 MAI 2023
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© Bernard Deubelbeiss